L. DOUCOURE, « UN GRAND TROU NOIR… »

Publié le 15 juin 2009 par Régis Adnet | flux rss Flux RSS de l'article

Composante mentale : émotions

UN GRAND TROU NOIR

Séquence
À deux mois des mondiaux (15-23 août), sur cette même piste de l’Olympiastadion de Berlin, Ladji Doucouré a totalement raté sa course. Il termine 7ème en 13’’73 du 110m haies.

Faits « visibles »
Le chrono tout d’abord (13’’73) constitue une base sur laquelle courait Ladji quand il était cadet 2ème année. 2 semaines auparavant, un temps de 13’’56 ne l’avait pas vraiment inquiété lors de sa rentrée à New York, c’était « dans l’ordre des choses ».
Son objectif suivant était au pire de courir quatre dixièmes plus vite ! « …ça va se déclencher, on a fait des choses pas mal à l’entraînement. »Sa motivation était au rendez-vous : « j’avais l’envie, envie de tous les taper, de courir proprement… »
Le constat de son entraîneur Renaud Longuèvre, un « cauchemar … Il a été incapable de faire la course. Du départ à la cinquième haie, c’est un grand trou noir…à 13’’40, on pourrait se dire qu’il reste du temps. Là, il reste juste le temps de se bouger le cul ! ».
Mais surtout l’analyse qu’en fait le principal intéressé « je n’ai strictement rien ressenti, rien vécu de cette course. J’étais juste passager de mon corps. Je n’ai pas de souvenir de ce que j’ai fait. Je n’avais pas de stress pourtant »!!!

Notre sujet
Que s’est-il passé ? Un passage à vide ?

Fauses pistes
1. Vite oublier l’incident… et regarder devant, le temps presse.
2. Se focaliser sur l’entraînement physique. Comme le dit avec expérience son entraîneur « Il va se taper des grosses séances. Il connaît la musique, Ladji, maintenant l’important c’est de se punir à l’entraînement »… Décortiquer la face visible de l’action et ses conséquences : le résultat chiffré (chrono, place…) peut conduire à prendre des décisions partielles, en l’occurrence ici, s’entraîner plus : « Il va en bouffer du dix fois 100m ».
Il est si précieux d’élargir le spectre des solutions à d’autres dimensions !

Approche possible…
Il y a différentes façons d’analyser et de faire le bilan du jour J.
Chercher à en comprendre l’origine semble être ici pertinent. Avant le trou noir, qu’y avait-il ? : pour quelles raisons un athlète de haut-niveau comme Ladji n’a-t-il « strictement rien ressenti », a été « passager de son corps » ? Le coup de pistolet du starter puis le trou noir durant cinq haies ?
Faute à un manque d’entraînement ? Donc plus d’entraînement comme remède… Je ne le pense pas.
Ne rien ressentir, ne rien vivre d’une course sinon un trou noir ne me semble pas avoir pour origine une charge d’entraînement insuffisante. Ladji explique « quand je me suis réveillé, cela allait, mais je n’ai pas l’impression que mon esprit était là ». Quelques heures donc avant le départ, son corps est au rendez-vous mais pas sa « tête ». Un problème de concentration alors ? Son objectif de chrono est réaliste, sa motivation est forte mais il n’arrive pas à être concentré sur cette course. Pourquoi ? C’est à cette question que je souhaite tenter de répondre.

Décryptage
La concentration n’est que la résultante de deux facteurs : énergie et émotion. Si ces deux composantes sont contrôlées et adaptées aux différents instants qui précèdent le départ, l’athlète montera progressivement en puissance pour effectuer l’entrée la plus parfaite dans la compétition.
Mais si l’un ou les deux se détériorent et ne semblent pas être contrôlés, c’est le cercle vicieux : pensées mal gérées, émotions négatives, baisse brutale de confiance, panique…
Que s’est-il passé avant et dans la chambre d’appel (1 h, 30 min, 10 min, 3 min avant le coup de pistolet), à quoi pensait Ladji, sur quoi était-il concentré, quel était son discours interne ?
Il avait une forte envie, il le dit « j’avais envie de tous les taper ». Mais cette envie combattive, cette rage guerrière était-elle contrôlée et similaire à celle vécue lors de ses instants de réussite ?
Pourtant, 10 min avant le départ, il n’est plus question de penser aux adversaires mais à soi !
Des pensées mal gérées déclenchent des émotions négatives et une perturbation de la concentration, c’est inéluctable. Un tourbillon émotionnel incontrôlable provoque alors une activation inadaptée (Energie, Emotion, Concentration) qui ne permet pas une entrée en action performante. Le coup de pistolet et la mise en action libèrent l’athlète de ces émotions négatives mais un laps de temps est nécessaire pour retrouver le juste niveau d’activation (cinq haies, le trou noir, temps de base cadet). C’est déjà fini, c’est du sprint pas un marathon !

Mécanismes
La routine de concentration juste avant l’épreuve a pour objectif de focaliser l’attention sur le juste support dès l’engagement dans l’action, sur les données nécessaires à cette dernière (ressentis kinesthésiques, tactique…) avec une énergie intacte, des émotions contrôlées et adaptées. Exemple : sérénité maximale pour le tir à l’arc, agressivité maîtrisée et dosée pour les sports de combat, puissance explosive pour le sprint, saut en hauteur…
Ladji n’avait apparemment pas la concentration la plus efficace à ce moment-là. Il n’a pas réussi à « protéger » ses automatismes, il n’a pas réussi à se mettre en action dans les meilleures conditions. Et cela relève de la préparation mentale, pas de la préparation physique.

Pistes d’amélioration et questions
Il est important pour Ladji et son entraîneur de comprendre ce qu’il s’est passé durant les dix dernières minutes avant le départ (et même depuis le réveil). Quelle a été la suite des séquences d’activité mentales (pensées) et comportementales de Ladji durant ces différentes séquences ?
Etait-elle par exemple différente de celle où il avait été sacré champion du monde ?
Seul l’athlète peut répondre à ces questions.

Se focaliser sur les entraînements à venir est un bon moyen de reprendre confiance. Mais dans deux mois pour les championnats du monde quand il se retrouvera dans ce même stade de Berlin, cette même chambre d’appel, sur la même ligne de départ, à quoi pensera t-il ? L’échec est un ami quand l’athlète le comprend, il devient un ennemi redoutable quand l’athlète décide de trop vite l’oublier.

La routine de concentration compétitive est un outil très important pour optimiser le processus Jour J. Le processus Bilan joue également un rôle majeur : réaliser une analyse exhaustive et systémique des causes et conséquences d’une épreuve permet de réorienter l’action vers la performance.

Allez Ladji ! Le grand champion que tu es saura identifier les axes de progrès prioritaires.

R.A

Diagnostic Performance Individuelle

Formation des entraîneurs

Partagez cet article :
  • Print this article!
  • E-mail this story to a friend!
  • Facebook
  • Twitter
  • Netvibes
  • Google Bookmarks
  • del.icio.us

Publié dans Athlétisme  
. Les commentaires et pings sont fermés.