1ERES LIGNES : QUELLE PREPARATION MENTALE ?

Publié le 29 novembre 2011 par Sylvain Basset | flux rss Flux RSS de l'article

Composante mentale : EMOTIONS Composante mentale : CONCENTRATION

1ERES LIGNES : QUELLE PREPARATION MENTALE ?

Le blog alterne les réflexions de fond et les sujets plus concrets et ciblés sur des sujets techniques, directement connectés à la pratique. C’est votre demande et c’est notre envie, tant mieux donc. Aujourd’hui, le concret est à l’honneur !…

Au sortir de la coupe du monde de rugby et au coeur du championnat, plongeons-nous dans la mêlée !

Philippe MARGUIN, ex 1ère ligne du Creusot, CTR Alpes et membre de l’académie des 1ères lignes… et Sylvain BASSET, manager et préparateur mental fondateur de EQUILIBRES.PRO et de mydpi.fr, ont associé leurs savoir-faire dans le cadre d’un « projet innovant » de l’Académie des 1ères lignes. Le projet consiste à former les entraîneurs aux bases de la préparation mentale, à élaborer une routine de concentration détaillée et à mettre cette dernière en oeuvre sur le terrain.
Ils apportent ici un premier retour d’expérience sur le projet en cours, avec leurs connaissances et sensibilités respectives.

Les questions :

  • Quels sont les enjeux lors de la mêlée  ?
  • Quels outils et techniques peuvent soutenir et renforcer la performance lors de cette phase de jeu ?
  • Quelle méthode utiliser pour favoriser l’émergence d’une approche commune de la mêlée entre entraîneurs et joueurs ?
  • Quelle méthode utiliser pour favoriser l’évolution concrète des joueurs et du collectif ?
  • A ce stade du projet « 1ères lignes », quels témoignages ou conseils pouvez-vous apporter aux lecteurs du blog ?

Quels sont les enjeux lors de la mêlée ?
PM :
après cette coupe du monde, on peut dire que l’affirmation de certains techniciens « No scrum, No win » (pas de mêlée, pas de victoire) est toujours d’actualité (même si l’on peut relativiser cette vue des choses). En effet, la mêlée ordonnée reste dans le jeu de rugby une phase de jeu clé où une équipe peut en déstabiliser une autre psychologiquement. Cette déstabilisation va bien au-delà de la simple phase de la mêlée, une équipe qui recule sur cette phase de combat a du mal généralement à ne pas subir dans les autres phases du jeu. Pour preuve certains entraîneurs n’hésitent plus à changer un pilier qui subit afin de trouver des solutions à cette défaillance, même si ce remplacement entraîne un affaiblissement du banc de touche. Ce constat permet de ré-affirmer que la mêlée ordonnée fait partie de la culture du rugby et doit garder cette place si particulière (voire mystérieuse pour les non-initiés) qu’elle a dans ce jeu. ATTENTION DANGER : il me semble important de signaler ici une dérive (à laquelle il va falloir trouver rapidement une parade) sur cette phase de jeu. Je veux parler ici de « l’impact », ce moment où les deux équipes entrent en contact. Pour beaucoup d’entraîneurs et de joueurs, un impact gagné c’est une mêlée gagnée, d’où la survenue de comportements dangereux et illicites (entrée anticipée, liaisons non conformes…) et il faut bien l’admettre, très peu sanctionnés. Pour moi la mêlée ordonnée est une épreuve de force collective faite de multiples duels (piliers et talonneurs entre eux). Avec cette notion d’impact, cette épreuve de force est souvent galvaudée et ce n’est pas le plus fort qui gagne mais celui qui triche en impactant avant. Il faut donc réfléchir rapidement à une mise en mêlée respectueuse de la sécurité des joueurs et de l’équité lors de la conquête du ballon.
SB : sur le plan mental, si les 5 composantes RAISONS D’ETRE, ENVIE, ENERGIE, EMOTIONS et CONCENTRATION interagissent en permanence, il convient de savoir rester réaliste et pragmatique. En effet, nous parlons ici de l’optimisation d’une séquence de jeu d’une durée limitée (une trentaine de secondes en moyenne). Les 2 composantes clef sont les EMOTIONS et la CONCENTRATION. Les émotions à titre individuel parce qu’il est essentiel pour chaque joueur de savoir retrouver l’émotion qui est la sienne lors des mêlées où il est performant (est-il zen ? est-il combattant ? est-il guerrier ?… les réponses sont forcément individuelles) et à titre collectif parce qu’il est indispensable d’obtenir une cohésion et une synchronisation des acteurs (échange de regards, mot clé, geste de contact…). La concentration, car la mêlée est une succession de champs d’attention depuis le coup de sifflet de l’arbitre jusqu’à la sortie du ballon (à quoi penser dès le sifflet ? quelles respirations ? quelles images ? quelles postures ? dans quel ordre ?…). La répétition d’une action conduit souvent à une automatisation outrancière qui va jusqu’à faire disparaître les fondamentaux de la performance, une concentration maîtrisée permet au contraire de poser les rails qui conduiront le joueur à une action performante. Les enjeux sont donc la maîtrise des EMOTIONS et la maîtrise des champs de CONCENTRATION.

Quels outils et techniques  peuvent soutenir et renforcer la performance lors de cette phase de jeu ?
PM : pour répondre à cette question, j’ai envie de dire FORMATION. En effet il faut éduquer le joueur dès son plus jeune âge à des attitudes et des postures sécuritaires qui ont l’avantage d’apporter en plus de l’efficacité. Le poste de première ligne est un poste à maturité tardive (sauf quelques exceptions) les meilleurs à ces postes le sont à 25/30 ans voir plus. Il y a bien sûr les paramètres physiques, une musculation spécifique est obligatoire, mais la force ne suffit pas, la souplesse est une qualité essentielle et nécessaire au poste de première ligne. L’évolution physique des joueurs de première ligne est spectaculaire en quelques décennies (ce phénomène a été amplifié par le professionnalisme) si bien que ce sont devenus des athlètes capables en sortant d’une mêlée de sprinter pour rejoindre la phase de jeu suivante. Il y a aussi la technique, certains piliers ont marqué leur époque par une technique souvent liée à leur morphologie (ex : les épaules de PAPAREMBORDE). Cette technique va se construire au fil du temps et des oppositions mais aussi par la transmission orale de génération en génération. C’est le seul poste dans ce jeu où ce phénomène de transmission est si important. Avec ces différents paramètres, le joueur de première ligne va se construire et devenir unique avec ses points forts et faibles (le moins possible évidemment). Si nous en restions là, nous oublierions l’essentiel ou du moins le ciment de tout le reste, je veux parler ici du MENTAL, ce qui fait la force du joueur de première ligne c’est bien cette rudesse mentale (cette capacité à ne pas vouloir céder un pouce de terrain). Dans ce sport (de COMBAT COLLECTIF) si cette rudesse mentale n’est pas au rendez-vous on a beau être le plus fort physiquement et techniquement cela ne servira à rien. Ce constat est d’autant plus vrai que le joueur est en PREMIERE LIGNE.
SB :  sur le plan mental, si l’on raisonne en terme d’outils, il convient de distinguer 2 familles, les outils PROCESSUS qui permettent de mettre en place une véritable stratégie et les outils MENTAUX qui constituent des techniques intéressantes mais ne pouvant se suffire à elles-mêmes. En ce qui concerne les outils PROCESSUS,  la routine de concentration est essentielle puisqu’elle permet de codifier la suite d’actions et de techniques qui amène à l’action elle-même, les bulles collectives permettent de synchroniser émotionnellement les joueurs (si l’exemple des français en V face aux « black » est l’exemple même d’une bulle collective réussie, il est possible d’obtenir un résultat similaire avec des repères moins spectaculaires et plus ponctuels). Les outils MENTAUX sont ceux de l’imagerie mentale (visualisation de la séquence à venir et facilitation de l’émotion adaptée) et de la respiration (dynamisante ou apaisante selon les cas !). Ces outils permettent aux joueurs de garantir au mieux l’entrée du joueur dans l’état de rudesse mentale dont parle Philippe.

Quelle méthode utiliser pour favoriser l’émergence d’une approche commune de la mêlée entre entraîneurs et joueurs ?
SB : c’est à mes yeux la question de base et la clef du succès. Sans cohérence entre les membres d’un staff ou entre les référents d’une ligue ou d’une académie, les chances de succès sont considérablement réduites : chacun chantera son refrain préféré, convaincu que sa méthode est la bonne ou la meilleure. Mais là n’est pas la question, rien ne sert d’avoir raison seul, mieux vaut avoir à moitié raison à plusieurs mais être tous orientés dans la même direction que d’être isolé ou dinosaure ! Ce qui signifie que toute recette toute faite « balancée » de l’extérieur, a fortiori par un « mentaleux » sans crampon, n’a aucune chance d’être digérée et appropriée par les entraîneurs et encore moins par les joueurs. Il n’y a de salut que dans l’élaboration collective (membres du staff, référents…) d’une routine de concentration type qui pourra ensuite être relayée auprès des joueurs. Il ne s’agit plus ici d’un savoir-faire de psychologue du sport ou de préparateur mental mais de celui de manager, d’homme d’animation capable d’observer le terrain, de filmer, d’écouter les propositions de chacun, de les intégrer et de faciliter la synthèse pour aboutir à une solution reconnue par l’ensemble des acteurs (si l’on excepte les 10 à 20% d’inévitables réfractaires !…). La méthode utilisée dans le cadre du projet a donc logiquement consisté à :
- échanger les savoir-faire (Philippe s’est formé à la préparation mentale : lien formation L’ENTRAINEUR ET LA PREPARATION MENTALE) et j’ai pour ma part assisté et filmé le jeu au sein du club d’Annecy,
- former les référents (lien formation 1ERES LIGNES – ROUTINE DE CONCENTRATION : découverte des fondamentaux de la préparation mentale et construction d’une routine de concentration adaptée au besoin),
- intervenir au sein des clubs pour transmettre et adapter la routine de concentration,
- évaluer les résultats pour améliorer la démarche.
PM : la mêlée ordonnée est par définition une « phase de lutte collective ordonnée ». Dans cette définition le mot COLLECTIF rappelle, si besoin est, que c’est bien un groupe de joueurs qui va œuvrer ensemble pour atteindre 2 objectifs :
1)   Gagner le ballon
2)   La cerise sur le gâteau = AVANCER (en respect d’un principe fondamental)
Afin d’atteindre ces objectifs, la « COMMUNION » (résultat d’une mise en commun) est indispensable. D’où l’importance d’identifier comme l’a dit Sylvain chaque étape marquante qui va du début à la fin de la mêlée pour le joueur de première ligne (ce qui n’est pas forcément lié au règlement). Une fois ce découpage effectué, il faut alors hiérarchiser les actions incontournables à effectuer afin d’apporter de l’efficacité individuelle d’où résultera une « œuvre collective » qui sera d’autant plus réussie si chacun respecte le protocole construit (actions et temps de réalisation). Ce séquençage de la mêlée doit être effectué en collaboration étroite avec les joueurs car ce sont eux qui vont identifier les « moments clé ». L’entraîneur devra alors avec eux déterminer et minuter chaque action mentale que le joueur devra réaliser pour apporter un maximum d’efficacité.

Quelle méthode utiliser pour favoriser l’évolution concrète des joueurs et du collectif ?
SB : dès lors que la routine de concentration est définie et validée par les entraîneurs, il convient de la transmettre et de l’optimiser avec les joueurs. A ce stade il ne s’agit que d’un voeu qu’il convient de traduire sur le terrain. Mon expérience personnelle de la conduite du changement en milieux industriel et sportif me permet d’écrire que la réussite de la conduite du changement (vous demandez bien aux joueurs de changer tout ou partie de leur manière de faire) dépend de votre capacité à leur expliquer la direction (description de l’objectif, calendrier de mise en place, séance d’entraînement type, compétitions test, points de situation, debriefing), à réaliser le changement sur le terrain (séances d’entraînement, debriefing post entraînement et post-match), à systématiser la pratique (il n’y a pas de petits matches et de grands matches, votre réussite réside dans votre capacité à appliquer systématiquement la routine de concentration) et à respecter vos engagements sur l’ensemble de ces sujets.
PM : l’application concrète sur le terrain pour les joueurs passe obligatoirement, à mon sens, par le partage du projet entre les joueurs et l’entraîneur (d’où l’importance de l’implication de ces derniers) dans la construction de la routine mentale. Une fois l’outil construit, reste à le tester, à le faire évoluer pour qu’il convienne à l’ensemble des joueurs. La répétition à l’entraînement de cet enchaînement d’actions va permettre aux joueurs de se l’approprier afin qu’il devienne petit à petit un automatisme garant de la SECURITE des joueurs ce qui, ne l’oublions pas, doit être notre objectif prioritaire. Mon retour d’expérience sur la mise en place de cette routine m’a permis de constater un état de fait qui au départ m’a interpellé mais qui par la suite m’a paru logique : lorsque je demandais aux joueurs de me dire ce qu’ils faisaient à tel ou tel moment de la mise en place de la mêlée, ce sont toujours les plus jeunes qui me répondaient et les plus anciens disaient alors « ah ça bien sûr, on le fait à chaque fois » ce qui prouve qu’ils l’avaient tellement répété que c’était devenu pour eux une réalisation « inconsciente » c’est-à-dire un automatisme. L’entraîneur devra ensuite veiller, et ce n’est pas le plus simple, à faire prendre conscience aux joueurs que cette routine est incontournable, du début à la fin du match et quel que soit le niveau de match ou d’opposition.

A ce stade du projet « 1ères lignes »,  quels témoignages ou conseils pouvez-vous apporter aux lecteurs du blog ?
PM : dans le cadre du « projet innovant » de l’Académie des 1ères lignes, nous venons de visiter tous les clubs de rugby de Haute-Savoie (12 clubs). Au cours de cette visite, nous avons évalué les joueurs de première ligne des moins de 17, moins de 19 et plus de 19 ans (physiquement et techniquement) et nous avons construit avec eux une routine mentale de concentration lors de la mêlée ordonnée. Certaines équipes se sont vraiment prises au jeu et ont commencé un travail spécifique sur ce thème. Leurs retours sont très positifs aussi bien en terme de résultat (prise de balle sur introduction adverse) mais aussi et surtout par une sensation d’efficacité et de sécurité renforcée. Le fait de les avoir sensibilisés sur les facteurs de leur performance en mêlée ordonnée les a amenés à réfléchir et à donner du sens à leur implication dans ce secteur de jeu.
SB : j’aimerais souligner le plaisir de la collaboration et relever la grande assurance (et réassurance) que procure un tel travail qui valorise les acteurs (référents, entraîneurs et joueurs) et leur permet d’acquérir des certitudes sur la manière d’engager et d’optimiser concrètement la mêlée. Il a également comme énorme avantage de ré-concilier technique de jeu et mental, qui sont intimement liés et indissociables et trouvent ici un aboutissement concret. Il n’y a plus d’un côté le jeu et de l’autre le mental, il y a une succession d’actions qui conduit à la performance et à la sécurité en intégrant les aspects physiques, techniques et mentaux. Enfin, un tel projet ouvre des perspectives d’optimisations dans d’autres secteurs du jeu (touche, pénalité…)

Nous espérons avoir éveillé votre curiosité et entrouvert des portes…
Nous ne pouvons que vous encourager à vous former et à appliquer à votre tour (et à votre manière !) une méthode maintenant éprouvée.

Belle saison à vous !
Philippe MARGUIN et Sylvain BASSET

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Publié dans Rugby  
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